Partie tirée de "Hainaut Encylopédie" de 1975

13 rue des Ropieurs 7000 Mons

Impression : S.A. Imprimerie Mostinckx à Mons.


Partie 1 - Le Lumeçon à Léopoldville.


1957, Leopoldville. Un dimanche de saison sèche. La capitale congolaise s'éveille et salue de ses mille feux le dimanche de la trinité.

La Trinité, dans une ville congolaise, ce n'est pas la Trinité montoise. Sur les rives du fleuve Congo, il n'y de ces cloches qui sonnent à toute volée, ces marchands de ballons de la rue des Capucins, cette procession du Car d'Or.

Mais il y a le combat du dragon.

Il manque ce style ogival de l'Hôtel de Ville, le petit singe accroupi faisant la grimace et toujours si heureux de nos caresses. Le carillon du beffroi.

Mais il y a quand même le combat du dragon.

On est,comme l'a si bien défini André Scohy, dans un pays blond où la terre se fige en croupes emplumées de palmiers.

Les montois qui habitent au Parc Hembise, à N'Dolo, à DjeIo.Binza, qui logent au Régina ou au Palace savent que ce jour est leur jour.

La veille, la Radio de Léopoldville, les journaux "Le Courrier d'Afrique" et "L'Avenir" ont annoncé l'événement... A 12h30, sur la place de l'Equatoriale, les wallons du Congo vous invitent au traditionnel combat du Lumeçon.

On a respecté le même jour et la même heure. Si bien que ceux qui sont restés à Mons et les montois qui vivent à Léopoldville vibreront tous ensemble dans l'allégresse du Doudou.

A cette fête montoise du Congo, il n'y aura pas seulement que des montois. Il y aura tous les wallons de toutes les régions de Wallonie.





Des amoureux de Sainte-Rolende de Gerpinnes, des habitués de la marche "dansante" de la Madeleine de Jumet, des hennuyers de la cité des gilles de Binche, des anciens du goûter matrimonial d'Ecaussinnes, des tournaisiens qui "sont là" comme par hasard. des gens du. pays de l.a Dendre, des amis de Bray qui ont quitté leurs monuments druidiques, des gens de Peronnes qui m'ont
appris leur village témoin de la victoire que remportèrent en 975
Regnier et Lambert sur les fils de Richer, des jemappiens qui ne jurent que par Dumouriez, des gars de Vergnies pour qui, depuis Gossec, la musique n'a plus de secret.

Il y aura également les indigènes. Chez les hommes, les "notables" en chaussettes cachou et souliers vernis; chez les femmes, quelques jolies filles qui sont allées choisir un beau pagne chez Nogueira ou chez Benatar, des pagnes aux couleurs heureuses sortis d'Utexléo ou venus de Manchester, et d'autres congolaises nouvellement habillées de pied en cap, à l'européenne, en robes cuisse-de-nymphe.

Le "boy" de la maison, "fons"'- aphérèse d'Alphonse - m'a confié qu'un de ses petits frères, comme ils disent tous, qui est musicien à la Force Publique est de service ce dimanche parce qu'il doit jouer de la trompette, sur l'heure de midi, pour les belges.

"Fons" n'a jamais vu le combat du Lumeçon comme il n'a jamais su empeser une paire de manchettes. Il était occupé à Lukala au service d'un ingénieur de la cimenterie. Il est à Léopoldville depuis trois mois, chez moi. C'est un beau et bon garçon qui nettoie la maison, repasse mes chemises et boit mon Whisky quand je ne suis pas là. Mais je lui pardonne, non pas de savourer mon whisky, mais de ne pas connaître le combat du Lumeçon car, je me confesse, à trente-trois ans, c'est la première fois de ma vie que je vais vivre ce combat. Et à Léopoldville, encore!
C'est une honte pour un jemappien de naissance.

Midi trente à Léopoldville, c'est la mauvaise heure, l'heure où il fait  accablant et où on est mou comme une chiffe. Trente-huit degrés à l'ombre. Et le coin qui sera le théâtre de la fête n'est pas gâté en entrelacs de feuillages. Avant que débute le combat, certains borains se sont réfugiés au "Café de Boussu"  dont le patron est un Ducobu. C'est comme je vous le dis.

Ainsi, sur la place de l'Equatoriale, à midi trente, les musiciens africains de la musique militaire de la Force Publique entament les premières mesures du bien connu "Doudou".. Ourant des heures et des heures, ces musiciens noirs ont dû répéter
cet air qu'ils connaissent très peu. Mais comme ils ont du talent, tout s'est arrangé et je vous avoue très franchement que ce qui se joue à Mons, le jour du "Doudou" est reproduit textuellement à Léopoldville.

Et c'est le combat traditionnel. Tout le monde est au rendez-vous : Saint-Georges avec sa lance, les diables, les "chins-chins", du monde au milieu duquel on découvre Monseigneur Scalais, le Gouverneur Pétillon et autres gros palmiers du coin. Il y a des "hommes dé-feuilles", comme dirait Marcel Gillis, mais les pompiers brillent par leur absence.
Il fait chaud, terriblement chaud. Saint-Georges est en nage et tous les autres acteurs qui, trente minutes durant se dépensent sans compter, prennent un bain.

Je vous le disais : midi trente à Léopoldville, c'est la mauvaise heure.

Le Saint-Georges d'Afrique est à son aise. On sent qu'on a accoutumé le cheval à galoper sur le bon pied. Sous le soleil de midi trente, le casque de son maître, de son noble cavalier brille comme un diamant katangais.

L'ambiance est remarquable. Tenir un tel rythme durant trente minutes sous une température de trentehuit degrés, il faut le faire.

Une montoise installée près de moi, de l'air du Doudou  Il semble ne connaître que :

- C'est l'Poupée Saint-Georges qui va.

Et le Dragon ne va pas par quatre chemins. Ici. comme à Mons, il se défend et sa queue, bourrée de crins, en raclant la foule des coloniaux et africains, est l'objet de bien des convoitises.

D'un peu, on se croirait sur la place de Mons. D'autant plus que les diables du "Doudou" de Léopoldville savent faire des "culs-tourniaux" comme ceux de Mons.

Chaque fois que Saint-Georges lance un coup de feu, les musiciens de la Force Publique sursautent.

Et cela fait une fausse note dans l'air du "Doudou".

Organiser ce combat du dragon en plein cœur de l'Afrique, c'est un défi que releva un groupe de wallons réfractaires au cafard; ils furent les créateurs, les animateurs et les acteurs de ce qui prit le nom de "Union Africaine des Wallons".

Le Saint-Georges d'Afrique attend l'arrivée du Lumeçon.

Le soir de ce dimanche africain de la Trinité, tout le monde se retrouve au restaurant du zoo pour danser les farandoles bien de chez nous, boire la traditionnelle "pinte" qui, le prétendit Marcel Gillis, est mieux que le Bourgogne, chanter les rengaines d'Antoine Clesse où la bière est reine, et manger "l'bouilli", "l'os à moelle", les petits pois, et "l'salade au gambon".

A une centaine de mètres de là, dans le zoo, les deux lions que je n'ai jamais eu la chance de voir debout, ni même assis comme celui de Waterloo, dormaient, heureux de ne pas avoir subi le même sort que le dragon montois.

Jean HOUDART.


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Partie 2 - Saint-Georges et Marcel Gillis


Tout le monde sait que Saint-Georges, noble chevalier, livre, chaque année, le dimanche de la Trinité, un combat spectaculaire à Mons  face au légendaire "lumeçon".

Il est normal que les auteurs montois aient eu à la pointe de leur plume l'occasion de mettre en évidence, en ce savoureux dialecte
de la Ville, ce fier chevalier.

Comme la littérature dialectale montoise est née à l'aurore du dix-neuvième siècle avec les deux Delmotte, l'un, avocat, l'autre, notaire, on pourrait croire que Saint-Georges, vu sous l'angle dialectal, fut immédiatement mis en évidence. Ce ne fut pas le cas et il fallut attendre le curé Charles Letellier pour voir le chevalier montois devenir un point de mire dans cette littérature. Et après lui, des hommes pourris de talent comme Jean-Baptiste Descamps, Pierre Montrieux, Jules Declève, Henri Delahaye, Maximilien Vanolande, Fernand Dessart, Gaston Talaupe, Auguste Fourmy, Arthur Vottier, Emile Devos, Charles Dausias, le Docteur Maurice Carez, Léon Wailliez, etc, eurent l'occasion de s'arrêter à ce Saint-Georges montois.

Saint-Georges fut radié de la liste des saints par le pape Jean XXIII mais il est resté le patron de l'Angleterre et de la chevalerie.

Emile Poumon a écrit (1) qu'un drapeau de Saint-Georges, croix rouge sur fond blanc, créé en 1284, est porté par les soldats et les marins et se retrouve dans l'Union Jack. Comme, précisait encore Emile Poumon, Saint-Georges est le patron de l'Ordre de la Jarretière institué vers 1347 par Edouard III, époux de Philippa, comtesse de Hainaut, l'héroïne de l'épisode célèbre des Bourgeois de Calais, qui mourut en 1389.

On peut avancer que la confrérie montoise organisa, dès le XIme siècle, ce qu'on appelait alors le "jeu Saint-Jorge" bien avant le jeu processionnel qui, semble-t-il, ne date que de 1502.

C'est en 1830 que naquit à Mons la confrérie de Saint-Georges, ceci à l'initiative du Comte Guillaume IV et c'est aussi la raison pour laquelle il existe une ancienne chapelle Saint-Georges sur la grand-place de Mons, chapelle qui, jadis, était également celle des échevins.

En 1939, le "Combat du Lumeçon" fut rehaussé de la présence des Princes royaux et Charles Dausios, dans "Nos p'tits Princes sont avec nous!" faisait allusion à Saint-Georges...

Saint-Georch' avec sa lance
Va combatte el dragon, dondon
El'mette tout plat su s'panse

Le même Charles Dausias, dans "El Princesse Blanche-Néeche éyé les deux Ropieurs", écrivait...

Caresser l'Sinch', puis au balcon
Dé l'Hôtel-dé-Ville, sur la Place,
Argarder Saint-Georges avé s'casse
Qui flanqu n'rapace au Dragon.

Et, plus loin :

Et l'Patron d'Mons... et dés Inglès,
Stampé doit su s'quévau qui lance,
Saint-Georges avé s'casse éié s'lance
El tara d'ein caup d'pistolet.

Saint-Georges se prépare au combat. Et Marcel Gillis d'écire :

Saint-Georges est d'vant s'n-armoire-à-glace Eié l'gatiau fume, tout doré!

Le brillant auteur montois nous présente le chevalier à sa façon :

Mossieu Saint-Georges, tél qu'on l'a vu,
Porte à qu'vau l'drapeau d'Sainte-Waudru,
Dins s'cuirasse, comme God'froid d'Bouillon,
Tout in fier-blanc, comme ein flacon.

Lorsque tout est fin prêt, il écrit :

Saint-Georges avec sa lance
Va combatte el Dragon, don-don !
On sint d'jà qu'i s'avance,
Au son du Carillon.

C'est alors l'arrivée sur la place de Mons

Su s'quévau, sâbe au clair,
Saint-Georges déquind l'rue des Clercs.

Et un cliché de la foule :

Foc ein cri sort dé l'foule :
V'là Saint-Georges! 'là l'Dragon! don-don!

Puis, c'est le combat :

Saint-Georges dins s'quévau pique
Avé ses éporons;
I fait des moulinets
Avé s'lance qui riffe ess nez.

Et Marcel Gillis de conclure à la fin de cette joute :

Par bonheur qué Saint-Georges
A s'pistolet d'arçon, don-don!
I s'inguigne, i s'ringorge :
C'est Ii l'Maîte du Lum'çon!

Jean HOUDART

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